L’ancrage des lieux

Edward S. Casey, un philosophe américain, a consacré un livre entier au concept de Place (“lieu” en anglais). Ce livre est intitulé : Getting Back into Place (“Revenir dans le Lieu” au sens propre ; “Remettre en Place” au sens figuré). À travers une approche très conceptuelle, il permet de saisir ce que sont les lieux, essentiellement.

L’extrait du livre que j’ai sélectionné pour cet article s’apparente à une démonstration, dont l’objectif serait de mettre en évidence quelque chose comme un “ancrage” des lieux, en tout cas c’est mon interprétation.

Prenons l’espace et le temps réduits à leurs propriétés physiques. C’est un point de départ, une abstraction. Casey construit à partir de cette abstraction une représentation concrète de la réalité des lieux. Car les lieux sont partout, tout le temps, et seul un tel exercice de pensée nous permet d’envisager ce que serait une existence sans eux. Ou plutôt : ce qu’est une existence avec eux, en eux.

Dans cet extrait, comme un peintre partirait de quelques traits pour réaliser son tableau, l’auteur fait apparaître les lieux, il leur donne une forme mais surtout un sens. Et son modèle, c’est vous ! Son lecteur ou sa lectrice, et le living-room dans lequel il fait l’hypothèse que vous êtes installé.e :

Considérez seulement la circonstance immédiate dans laquelle vous, mon lecteur, vous trouvez à cet instant précis. Aussi désespéré ou perdu que vous puissiez vous sentir, vous n’êtes pas à la dérive dans ce que Locke appelle « l’indiscernable vide de l’espace infini ». Vous n’êtes pas non plus perdu dans un néant comparablement indiscernable du temps infini qui (suivant les mots de Newton) « s’écoule de manière égale sans relation avec quoi que ce soit d’externe ». Où que vous soyez, vous êtes distinctement (voire simplement) localisé.e dans l’espace et dans le temps. Supposons maintenant que vous êtes dans votre living-room pendant que vous lisez ces mots. La pièce elle-même sert à vous distinguer, au moins autant que le moment de la journée ou de l’année. Vous êtes dans cette pièce maintenant, confortablement installé.e dans l’espace et le temps. Votre existence est reflétée et soutenue par la pièce comme une marque distinctive, une « différence spécifique » dans un monde autrement indistinct d’espace homogène et de temps qui s’écoule régulièrement. Le mot « pièce » (Room dans le texte) est apparenté à l’allemand Raum, qui signifie « espace ». Mais en tant qu’espace dans lequel vous vous trouvez, un living-room est un lieu particulier, un lieu de vie (a place for living dans le texte).

Et cela est également vrai pour les autres espaces, plus englobants, que vous occupez simultanément à ce même moment : l’appartement ou la maison où votre living-room est nichée, votre quartier, votre ville, votre état. Bien qu’ils soient plus larges, ces lieux vous distinguent également. Vous n’y êtes pas comme un pantin fourré dans une boîte – comme ce serait le cas dans une stricte perspective ‘conteneur’ du lieu – mais bien comme vivant en eux, en fait, à travers eux. Eux aussi sont des pièces de vie (living rooms dans le texte). Ils servent à vous donner une place, vous ancrer et vous orienter, en devenant finalement une partie intégrale de votre identité. ‘D’où venez-vous?’ nous demandons-nous lors d’une première rencontre. Nos réponses – ‘upper West Side,’ ‘Topeka,’ ‘the Midwest,’ ‘Stony brook’ – nous donnent une place et nous identifient. Ils le font aussi sûrement qu’un compte rendu de notre histoire de vie, auquel nous arrivons seulement plus tard dans la conversation, et qui lui-même comprend encore bien d’autres noms de lieux.

Casey’s reference book ‘Getting Back into Place’ (2009), pp 22-23
Texte original

Consider only the immediate circumstance in which you, my reader, find yourself at this very moment. However forlorn of lost you may feel, you are not adrift in what Locke calls ‘the undistinguishable inane of infinite space.’ Nor are you lost in any comparably undistinguishable void of infinite time that (in Newton’s words) ‘flows equably without relation to anything external.’ Wherever you are, you are distinctly (if not simply) located in space and time. Let us assume that you are now in your living room as you read these words. The room itself serves to distinguish you, at least as much as does the time of day or year. You are there in your room now, comfortably ensconced in space and time. Your existence is reflected and supported by the room as a distinguishing mark, a ‘specific difference’ in an otherwise undistinguished world of homogeneous space and equably flowing time. Room is cognate with the German Raum, which means ‘space.’ But as a space in which you are located, a living room is a particular place, a place for living.

The same is true of other, more encompassing spaces, which you are simultaneously occupying at this very same moment: the apartment or house in which your living room is lodged, your neighbourhood, your city, your state. Although their fit is looser, you are also distinguished by these places. You are in them not as a puppet stuffed in a box-as would be true on a strict container view of place – but as living in them, indeed, through them. They too are living rooms. They serve to implace you, to anchor and orient you, finally becoming an integral part of your identity. ‘Where do you come from?’ we ask each other on first meeting. Our answers- ‘upper West Side,’ ‘Topeka,’ ‘the Midwest,’ ‘Stony brook’-place and identify us. They do so as surely as does an account of our life history, which we come to only later in the conversation and which itself includes still further place-names.”

Je suis d’Europe, de Belgique, de Wallonie. Je suis celle qui vit dans cette maison de ville, autour de laquelle la nature est largement autorisée à reprendre ses droits (pour ne pas dire que mon jardin, c’est la jungle). Je n’ose pas vous en écrire plus, au risque que vous en connaissiez trop sur moi. Car comme le montre si bien Casey, les lieux nous identifient.

Ils nous donnent une place aussi, au sein d’une région, d’un pays, d’un continent, du monde. D’ailleurs, en anglais, “place” et “lieu” sont des homonymes.

Et nous n’y sommes pas comme dans une poupée russe (ce qui nous ramènerait à la stricte perspective ‘conteneur’ du lieu), mais bien comme étant arrimé.es à chacun de ces lieux, qui ont chacun leur façon de renvoyer quelque chose de nous… de nous colorer, en quelque sorte.

Et puis il y a encore bien d’autres lieux : ceux qui font partie de notre histoire, de celle de nos parents, ceux où nous avons voyagé. Nous voilà bien accrochés.

Je lis aussi entre les lignes de cet extrait : j’habite (au sens large), donc j’existe. Mieux : je suis quelque part, et cet endroit soutient mon existence, quel qu’il soit. C’est toujours vrai.

Cher Edward Casey, vous nous rassurez : aussi perdus que nous puissions nous sentir, nous ne sommes pas à la dérive dans l’espace infini, ni perdus dans un néant comparablement indiscernable du temps infini.

Nous sommes dans des lieux.

Et nous vivons à travers eux.

Et de ceci il y a encore beaucoup à dire, j’y reviendrai dans un prochain article. En espérant vous y retrouver aussi. À bientôt !

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