EC - Audiovisual Service. Une victime du typhon Haiyan passant devant une église détruite à Tacloban, Tacloban, 2013 par N. Asfouri. Copyright European Commission, 2014

Ressentir pour mieux comprendre

Immersion à Tacloban, au lendemain du passage du Typhon Haiyan.

Ce super-typhon fut l’un des plus puissants a avoir jamais été observé aux Philippines. La catastrophe liée au Typhon Haiyan (et à la vulnérabilité et l’exposition des personnes et des infrastructures) a causé la mort de 6.300 individus dont les causes de décès sont majoritairement la noyade et le traumatisme ; près de 30.000 personnes ont été blessées (NDRRMC, 2013). Plus d’un million de maisons ont été endommagées, la moitié d’entre elles étant totalement détruites.

Voici un extrait de « Typhoon Haiyan, the untold story ».  Ce livre est un témoignage inspiré par des événements réels : son auteur, Albert Mullés, l’a écrit après avoir vécu lui-même la catastrophe. Il nous permet d’effleurer le ressenti des personnes qui sont sorties de leurs abris une fois que le vent s’est calmé et que la vague est passée…

Jour H Plus Un

Le soleil brillait d’une lumière intense, promettant une météo radieuse et une chaude journée ensoleillée. Alors que je sortais dans la rue, les environs qui m’accueillaient ne ressemblaient en rien à ce que j’avais vu auparavant. J’étais pétrifié en examinant le funèbre village de bord de mer, car c’était une image grotesque […] de maisons sur une vaste étendue de débris. Les grands arbres têtus qui étaient là avant mon temps, aussi inébranlables que la force avec laquelle ils se tenaient puissamment laissait paraître, avaient été facilement arrachés comme des buissons de brousse […]. La glaise et le sol à vif avaient été projetés de la terre comme un champ fraîchement labouré qui se serait fait piétiner par mille sabots de bêtes sauvages […].

Pour la première fois, l’énormité de la tragédie commençait à percoler en moi. Le paysage tout entier était presqu’une copie exacte de cette infâme image de Hiroshima : un beffroi solitaire se dressant au milieu des ruines désertes de la ville durant la Seconde Guerre Mondiale, où les fantômes de son passé n’avaient jamais cessé de hanter cette annihilation du futur. Puis, j’ai vu l’énorme demeure juste en face de notre terrain, un édifice prodigieux qui semblait imprenable face à n’importe quelle catastrophe. Pourtant, elle était là, une structure squelettique frivole et sans importance qui n’avait aucun sens, à l’exception d’être un témoignage en soi, quand la Nature l’avait piégée dans ses coups de fouet punitifs, transformant la formidable forteresse en une simple épave misérable.

Ensuite, il y avait le bâtiment solitaire de l’administration gouvernementale qui était autrefois le foyer de promesses vides, pulvérisé en un tas de décombres avec seulement les colonnades anatomiques meurtries pour subsister de son infrastructure, comme une langue et un membre coupés qui ne pouvaient plus émettre de décrets vides ou baragouiner des annonces. Alors que je me faufilais à travers l’arche tombée de la porte du village et sortais dans l’avenue principale, j’ai immédiatement remarqué le corps mort étendu sur le trottoir au pied d’un hôtel économique local. Vous pourriez presque voir sa large mâchoire béante et ses yeux mi-clos en imaginant la lutte humaine insupportable qu’il a vaillamment menée pour garder sa vie jusqu’à ce que le destin dilapide cette possibilité. Allongé à côté de lui se trouvait un petit garçon, qui ne devait pas avoir plus de cinq ans, et qui portait un short bleu imprimé de dessin animé. Il avait presque le même âge que ma fille, avec ses petites mains douces accrochées à un morceau de bois épineux. Son sang-froid était gravé dans l’innocence paisible et la naïveté enfantine, alors que son enfance de petit garçon exsudait le visage épanoui de sa jeunesse. Que Dieu bénisse cet enfant et entende les cris innocents !

À peine quelques mètres plus loin se trouvait le cadavre d’une femme, anonyme et sans nom sur ce sol sacré, où son visage était couvert de boue d’un noir nocturne, alors qu’ostensiblement caché sur sa chemise se trouvait un chapelet avec de belles perles pourpres qui avaient été arrachées de sa ficelle, se dispersant dans une flaque sale à quelques centimètres de là. Je suis ensuite passé devant un vieil homme sans vie à qui un sourire ironique pendait au visage, ses yeux dilatés regardant le ciel et semblant en paix. Mais j’avais tort, car tout était horriblement réel et me noyait doucement dans une rivière de larmes. L’horreur de tout cela était encore trop difficile pour moi à comprendre alors que je me vautrais dans un mouvement semblable à une transe, titubant sur la route pendant que je marchais. » 

Mullés, A. (2014) Typhoon Haiyan, the untold story. A story of hope and survival. PHILIPPINE. Tacloban City, Philippines: Tacloban five star – Grafica printing press inc.
Texte original

H-Day Plus One

” The sun shone brightly, promising a good clime and a warm sunny day. As I went out into the street, the environs that greeted me were nothing like I have ever seen before. I was petrified as I surveyed the funereal seaside village, for it was a grotesque and an unheavenly picture of houses on a vast canvass of broken wasteland. The big stubborn trees that were there before my time, unbreakable as they seemed at the fortitude by which they mightily stood, had easily been plucked like bush weeds on a withering scorched garden. The raw loam and soil had been sprung from the earth like a freshly plowed field that gave way to the stomping of a thousand hooves of untamed beasts, defaced and artless.

For the first time, the enormity of the tragedy began to sink in me. The entire landscape was almost an exact duplicate of that infamous Hiroshima picture of a lone belfry standing amidst the backdrop of the deserted ruins of the city during the Second World War, where the ghosts of its past had never ceased to haunt the undoing of the future. Then, I saw the huge mansion right across our compound, a prodigious edifice that looked impregnable to any disaster. Yet, here she was, a frivolous and unimportant skeletal structure that stood without meaning except as a testament unto itself, when Nature had ensnared it into its punitive lashes, transforming the formidable fortress into a simple wretched wreck.

Then, there was the lone government office building that used to be a house of empty promises, pulverized into a heap of rubble with only the anatomic bruised colonnades to remain of its infrastructure, like a cut tongue and limb that could no longer issue blank writ or gibberish pronouncement. As I snaked my way through the fallen archway in the gate of the village and out into the main avenue, I immediately noticed the dead body that lay outstretched on the pavement astride a local budget hotel. You can almost see his wide gaping jaw and half-shut eyes as you imagine the insufferable human struggle he valiantly fought to keep his life until fate had squandered that chance away. Lying next to him was a little boy, no more than five years of age, and wearing blue cartoon imprinted shorts. He was almost the same age as my daughter, with tiny soft hands that clinched to a piece of thorny wood. His composure was stencilled in the peaceful innocence and naiveté of a child, as his boyish childhood exuded the blossoming face of his youth. God bless this child and hear thine innocent cries!

Just a few meters ahead was a corpse of a woman, anonymous and nameless on that hallowed ground, where her face was covered in nocturnal black mud while ostensibly tucked on her shirt was a rosary with beautiful crimson beads that had been ripped from its twine, dispersing in a patch of dirty pool a few inches away. I then went by a lifeless old man where there hung a wry smile on his face, his dilated eyes looking up to the heavens and seemingly at peace. But I was wrong, for everything was horrifyingly real as it gently drowned me in a riverbed of tears. The horror of it all was still too difficult for me to comprehend as I wallowed in a trance like movement, staggering through the road as I walked”.

EC - Audiovisual Service. Une victime du typhon Haiyan passant devant une église détruite à Tacloban, Tacloban, 2013 par N. Asfouri. Copyright European Commission, 2014

Cet extrait vient après un descriptif détaillé des événements de la nuit, de la montée en puissance du vent et de l’élévation du niveau de l’eau. Avec Mullès nous sortons dans la rue, nous balayons le paysage du regard, nous nous faufilons à travers l’arche tombée de la porte du village pour découvrir les corps sans vie de ceux qui n’ont pas pu se mettre à l’abri.

La connaissance du Typhon que l’auteur s’emploie à nous transmettre est issue d’une expérience immédiate des lieux, tels qu’ils les a appréhendés de son point de vue à lui, tels qu’ils les a vécus dans son corps, qui semble prendre la mesure du drame avant que son esprit ne puisse le comprendre.

Appréhender les relations aux lieux

Dans cet extrait, l’auteur nous décrit les lieux pour nous parler du Typhon. Réciproquement, le Typhon nous permet de parler de relations aux lieux. C’est ce que j’évoquerai ici. La définition du concept attendra par contre : cela nous éloignerait de l’essentiel. D’abord ressentir. Pour mieux comprendre.

Albert Mullès, avec sa plume d’écrivain, nous permet de saisir l’insaisissable. Nous qui ne sommes pas de Tacloban, nous qui n’avons pas vécu le Typhon, nous qui sommes souvent indifférents à nos relations aux lieux.

Il se trouve face à une tragédie immense, la perte de quelque chose sur lequel il arrive incroyablement bien à mettre des mots. Bien sûr ce qui nous touche d’abord c’est le décès d’un homme, d’une femme, d’un petit garçon qui devait avoir l’âge de sa fille. Mais aussi, et il commence par-là, il dépeint une météo apaisée en dissonance avec le paysage dévasté. On dirait qu’il prend conscience de ce que les arbres, le sol, l’énorme demeure en face de chez lui, le bâtiment de l’administration gouvernementale signifiaient pour lui. Ils incarnaient la force, la stabilité, la richesse et le pouvoir qui contrastent avec la fragilité qui se dégage des lieux.

Cet extrait illustre parfaitement le caractère hybride du concept de relation aux lieux, à mi-chemin entre la pensée et l’expérience “physique”. Intangible, il a ceci d’insaisissable qu’il se raconte avec des images, à travers des exemples, de façon peut-être jamais entièrement convaincante, souvent émouvante. Tangibles, les relations aux lieux se passent aussi dans le corps, qui se meut et entre en contact ; et dans l’environnement bien sur. Ou quelque part entre les deux.

Bien que ce ne soit probablement pas l’intention de l’auteur, le texte met en relief quelques facettes des relations aux lieux : l’attachement, la perception, les significations, l’expérience à la fois intime et collective. D’habitude simples évidences du quotidien, elles apparaissent ici à travers le filtre d’un événement particulier. C’est par ailleurs un défi d’évoquer toutes leurs profondeurs sans les rendre inaccessibles, ces relations aux lieux qui habitent paradoxalement chacun des moments de notre existence.

Un texte fondateur

Ce qui m’a fasciné et me fascine encore, c’est la nécessité d’une approche intime du sujet, déroutante pour mon esprit formé à la distanciation. Les comprendre, c’est se les approprier à travers ses propres ressentis, en écho à des expériences vécues. Les raconter, c’est faire appel à l’expérience et à la sensibilité du lecteur.

J’ai choisi cet extrait d’Albert Mullès comme entrée en matière car il a été fondateur dans ma découverte des relations aux lieux, moi qui le lisais pour comprendre le Typhon, alors que je découvrais à peine ce sujet passionnant.

Depuis, elles ont déjà bien percolé en moi, et pourtant il me reste encore presque tout à découvrir de ce sujet immense et complexe. Je me lance ce défi de vous en parler sous tous les angles, d’une façon qui vous invite à vous arrêter, à ressentir et à réfléchir. Je ne serai pas seule : avec moi toute une série d’auteurs, de scientifiques, d’artistes, de philosophes dont je vous livrerai de leurs travaux quelques extraits choisis.

J’espère que ce blog sera enrichissant pour vous comme pour moi. Si tel est le cas, parlez-en autour de vous – voire plus loin ! Et à bientôt.

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